Imaginaire, représentation mentale et préjugés

Comme vous le savez, nous avons, Aurore et moi, fait parti du GN Parliement of Shadows, à Bruxelles, organisé par PDA. Imaginaire vampirique s’il en est 🙂

Et parmi les éléments qu’on a trouvé moins sympa, il y a l’apparition de la Pentex. Et ça nous a mené à une réflexion très intéressante de Juhana Pettersson sur nordiclarp (ici) sur l’imaginaire, les représentations et les préjugés.

Tant pour développer un concept que je pense important (et le traduire en français, bande de vils monolingues 🙂 ) que pour insister sur sa pertinence, voici un petit article !

Un constat

Le constat de Juhana Pettersonn est le suivant : les joueurs qui ont interagi avec le PNJ Pentex ont été ravis de cette intégration, alors que ceux qui n’ont pas interagi avec ont été déçus, ou n’y ont pas pris goût.

C’est un fait que je peux confirmer, au moment où on m’a parlé de la Pentex j’ai fait mon plus gros : « Come on. Seriously ? ». Ajoutez à ça des rumeurs d’armes nucléaires et mon avis était déjà fait : « They jumped the Sharks. »

Pourtant dans leur précédent jeu auquel j’avais joué, Enlightment in Blood (Berlin), j’ai croisé une fée, des lupins (et même un mage, sans savoir que c’en était un) sans jamais avoir cette impression de WTF. Pourquoi ? Comment ?

Jouer avec les jouets imaginaires des autres

Juhana s’est penché sur cette différence de perception et il part d’une hypothèse que je trouve très pertinente.

En fait, les joueurs (surtout dans un univers au background très installé comme ceux de White Wolf ) ont déjà une image mentale de ce qu’est chaque groupe. Je suis un vieux routard des jeux World of Darkness et en effet, on parle de la Pentex, je situe totalement de qui il s’agit.

Pour ceux qui ne sont pas au courant : c’est une entreprise mondiale qui cache de sinistres buts de pollution et de corruption du monde pour le profit. C’est une excellente (bien qu’un peu lourdingue parfois) allégorie du capitalisme sans limite et sans tête.

En gros, dans l’univers de Loup Garou : l’Apocalyspe, un jeu de la gamme WW, c’est le gros méchant qui fait que des conneries. Et effectivement ils ont fait quelques uns des plots les plus ridiculement et pathétiquement fumés de cet univers.

Just my imagination

Du coup, quand j’entends parler de la Pentex, j’ai déjà cette image mentale en tête.  Ça résonne en moi comme une alerte : attention, connerie. Et du coup la rumeur d’arme nucléaire (qui était potentiellement fausse d’ailleurs) je l’ai avalée sans même la remettre en cause : c’est tellement probable de la part de la Pentex. Étrangement, je n’ai pas le même feeling avec les joueurs de l’Inquisition du GN, groupe pourtant que je connais bien niveau « lore« .

Et la différence se situe là : pour moi, j’associe l’inquisition à ces joueurs, pas au lore. Les personnages m’ont été introduits avant que je connaisse leur allégeance.

N’ayant pas rencontré la personne de la Pentex (jouée par Anne, dont l’interprétation – je tiens à le préciser – était nickel) avant d’être introduit à son concept, forcément je n’ai pas fait la même association.

Alors que si j’avais rencontré de PNJ d’Anne avant de savoir où se situent ses allégeances, il est fort possible que j’eusse pensé différemment. Possible que j’eusse mieux compris les intentions narratives derrières le PNJ .

Imaginaire particulier recherche…

A vampire, que n’ai-je vu (lors de mes précédentes années au sein d’autres structures) de chamailleries entre conteurs pour exprimer leur vision d’un Clan ou d’une Secte, ou refuser celle d’un autre.  Que n’ai je pas grogné et ronchonné à la présence de mages ou de fées dans certaines parties ?

Que n’ai-je vu de conteurs râler à la présence d’Assamite dans la Camarilla, de Tremere dans les Anarchs, de Séthites Anarchs, ou de quoi que ce soit d’autre qui choque leur imaginaire.

Est-ce à dire que chacun a lu des livres différents? Tout le monde a tord ? Ils ont tous raison ? Et si on essayait de redevenir rationnels ?

Dis moi où le monsieur a touché à ton imaginaire

Nous avons tous des représentations mentales des différents parties d’un univers préexistant. Jouer avec Vampire (ou Dune) va forcément bousculer les représentations qu’on a d’un univers. C’est pareil avec un film (Star Wars 8 et sa représentation de Luke Skywalker on en parle ?) ou toute œuvre, finalement.

Faute d’avoir toutes les informations, notre cerveau remplit les blancs, il va ajouter des théories, des analogies pour mieux comprendre ce qui l’entoure. Et cela n’exclue pas nos madeleines de Proust ludiques : faute d’avoir tous les éléments en main, on aura tendance à supposer, imaginer, envisager, corriger, améliorer. On va structurer nos imaginaires, nos représentations, et les colorer d’un point de vue personnel et de nos envies et désirs concernant les personnages.

Ces blancs, et c’est important de le comprendre, sont remplis de nous. Nous sommes des créateurs de fan-fic sur pattes. Au point que nous sommes capable d’inventer des événements réels de toute pièce.

Et forcément, nos représentations personnelles n’entrent pas systématiquement en cohérence avec l’œuvre qu’on nous propose ensuite.  Loin de là. Et c’est un point sensible. Les fans se sont construits, structuré un imaginaire, et il est humainement très difficile (voir douloureux) de se voir changer le-dit imaginaire. Quand on associe un truc à un bon moment, à un plaisir, il est d’autant plus difficile de revenir dessus.

Finalement l’imaginaire collectif n’est rien que la somme de nos imaginaires personnels étranges. C’est ce que le groupe de gens estiment être l’univers qu’ils voient. Et quand cet imaginaire entre en collision avec une œuvre postérieure, ça fait mal.

Que faire donc en tant que créateur de GN ?

  • Evitez d’utiliser des trucs préexistants si possible. Créez des groupes locaux (c’est par exemple notre parti-pris lors du jeu MET, de nous baser sur des gangs et des coteries sans imaginaire aussi lourd qu’un Clan de vampire présenté depuis 1990 dans des centaines de livres). Quitte à faire des sous-groupes : nous on on est GroTex, une filiale spécialisée.
  • Si vous devez utiliser un groupe préexistant parce que ça a du sens  soyez subtils (et soyons honnête : oui ça a du sens de présenter la Pentex, une multinationale, à des lobbyistes, c’était cohérent). Par exemple, commencez par présenter le(s) personnage(s) et clarifiez leur allégeance plus tard, une fois que tout le monde a vu et interagi avec le personnage.
  • Un bon moyen de faire preuve de subtilité : Ces groupes doivent respecter leurs propres mascarades. Le groupe d’Inquisiteur ne s’est pas présenté à nous comme des inquisiteurs, il a juste joué, balancé des phrases bien senties et on a compris de nous même et très vite qu’ils étaient nos party-poopers. D’ailleurs le mot Inquisition n’est pas sorti en jeu pour moi.
  • Brisez le code d’entrée de jeu. Si la Pentex qu’on m’avait présentée s’était introduite comme « un groupe d’écologistes », j’aurai trouvé ça louche et fourbasse, mais ça m’aurai pas choqué : « ah ah ils jouent avec le code, ils cachent leur jeu ». Ça peut être une solution pour resynchroniser l’image du groupe avec l’image mentale que se font les joueurs.
  • Si vous jouez dans un réseau (coucou le TIF), faites gaffe à ce qui sort niveau rumeurs et ambiance. Si je met des fées et des mages dans ma chronique, mes joueurs vont peut être  trouver ça génial, mais les joueurs des autres villes n’ont pas rencontré lesdits PNJs. Ces autres acteurs n’ont que leur imaginaire mental pour comprendre de quoi il s’agit. Et plus c’est improbable, plus cet imaginaire risque d’être dissonant Hors-Jeu. Il va tous nous falloir une GROSSE dose de non-jugement pour ne pas protester à la sortie de trucs improbables.

Conclusion

Autrefois je pensais que mélanger les gammes du World of Darkness est une erreur. Enlightment in Blood (Berlin) m’a donné tord.

Mélanger est tout à fait possible, mais ça doit être fait avec subtilité et intelligence. C’est un équilibre délicat qui nécessite un travail fin et particulier d’introduction. Et bosser avec une licence, c’est une difficulté finalement bien plus grande qu’on pourrait le croire. Certes ça attire des gens, mais ces gens viennent avec leurs imaginaires.

Le Monde des Ténèbres est vaste et particulièrement dissonant, par exemple, et donc il vaut mieux ne pas utiliser un « gros truc » que de mal le faire. C’est le choix exact fait par Rian Johnson concernant les Knights of Ren : plutôt ne pas les mettre que de faire des trucs nuls avec. C’est valable pour tous les univers.

Image : Crystal Brain par Nevit Dilmen.
Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Crystal_mind.jpg

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